Des fleurs dans les bureaux, des menus allégés, plus de gros cigares... Depuis son élection en 2005, Laurence Parisot et sa garde rapprochée font bouger les lignes.
Longtemps, le Medef a ressemblé à un club anglais. Interdit aux femmes. Et puis Laurence Parisot est arrivée. Et le paysage a été bouleversé. La nouvelle patronne exigeait de s’entourer de profils plus représentatifs de la société, c’est-à-dire plus jeunes et plus féminins. Alors s’est imposée l’évidence : les patrons, en France, avaient changé. Le tailleur avait désormais sa place au plus haut niveau. Le Printemps, Rémy Cointreau, Sorepar... des femmes ont pris la tête de nombreuses sociétés, souvent de taille moyenne. Petite-fille d’un ancien de l’école Boulle qui a transformé une menuiserie en grande entreprise, elle-même présidente d’un institut de sondage, l’Ifop, Laurence Parisot ne représente pas seulement ces P.m.e., si actives et souvent si oubliées, elle sait aussi capter l’air nouveau et n’hésite pas à le faire souffler sur les bureaux de l’avenue Bosquet. « Laurence Parisot a une qualité rarissime, analyse Rosine Lapresle, l’ancien professeur de philosophie qui la conseille, elle démode. »
Laurence Parisot “Je rêve d’amener nos candidats à la présidence à Shanghai et Bangalore. Ils prendraient conscience qu’une course de vitesse est engagée”.
Comme Charles Trenet chantait à tue-tête « Y a d’la joie », Laurence Parisot fredonne un nouveau refrain au Medef, « Y a d’la vie ». Il le chante sur les tons : « Pour moi, l’entreprise c’est la vie. » Il n’est vraiment pas banal, ce petit bout de bonne femme, cette quadra qu’on croyait fragile. D’une institution jugée macho et un brin poussiéreuse, « Lolo » la fonceuse a commencé à faire, depuis son élection à l’été 2005, un lieu de rencontre convivial et plutôt branché. Entre les vases qu’elle a dû acheter par dizaines pour y mettre les bouquets de fleurs envoyés à la nouvelle présidente – il n’y en avait aucun sur place – et le « Livre blanc » destiné aux candidats à la présidentielle qui sera publié le 25 janvier, dix-huit mois se seront écoulés. Certes, la patronne des patrons n’a pas révolutionné les relations toujours tendues entre le gouvernement, les entreprises et les syndicats. Mais elle commence, comme elle dit, « à faire bouger les lignes ». En adoucissant les mœurs. A sa manière.
Ce matin-là, elle porte un pull à col roulé rouge vif qui fait ressortir ses grands yeux bleu porcelaine. Elle est rarement « griffée » de grandes marques à la mode. Mais elle est coquette. Et d’un naturel joyeux. Elle a, il est vrai, « un succès exceptionnel, un fait d’armes remarquable à annoncer ». Voici quelques mois, grande première, elle a donné la mission de piloter la négociation interprofessionnelle sur la « diversité », c’est-à-dire sur le mélange âges, sexes, origines dans l’entreprise, à une femme, Cathy Kopp, D.r.h. d’Accor. Cette dernière a réussi à convaincre la C.g.t. Laquelle vient de faire savoir qu’elle a, ô miracle !, accepté de signer l’accord. « C’est la troisième fois en vingt ans que la centrale appose sa signature », se félicite Laurence Parisot.
Personne ne peut imaginer une seconde que ces messieurs inoxydables de Montreuil soient tombés sous le charme de la dame d’Accor. Et pourtant, manifestement, lorsque les hommes négocient avec les femmes l’atmosphère devient moins irrespirable. Pourquoi ? Laurence Parisot juge les femmes « plus généreuses, prêtes à mettre leurs compétences au service de l’intérêt général ». Elle les crédite de deux atouts supplémentaires. « Avec elles, les relations sont spontanées, directes, et, ce qui saute aux yeux, il n’y a pas chez elles d’intérêt tactique à l’œuvre. » A l’entendre elles seraient moins voraces de pouvoir. A voir !
Avec ces dames, en tout cas, l’ambiance change. La présidente du Medef n’a pas peur de jouer les maîtresses de maison raffinées. « C’est ma façon d’injecter plus de vie dans cette institution », insiste-t-elle. Dans le hall d’entrée, des hôtesses accueillent, toutes vêtues de rose. Sur les tables et colonnes, partout des bouquets de fleurs, souvent des roses, changées chaque semaine, parfois des hortensias. Les roses trônent aussi dans le bureau de la patronne qui ne ressemble guère à celui d’un big boss des boss. Aux murs, elle a accroché quelques tableaux insolites : au-dessus de sa table de travail, un chien de Picabia, élégant, dressé sur ses pattes, prêt à lui sauter au cou. « Il me protège », dit-elle. Il y a aussi l’œuvre moqueuse d’un tagueur, Da Cruz, qu’elle avait invité à la dernière université du Medef. Amoureuse de la mer et du grand air, Laurence Parisot reçoit désormais les organisations syndicales « dans des salles qui ont des fenêtres et la lumière du jour, alors qu’avant ils s’enfermaient tous d’une manière masochiste dans les pièces en sous-sol ». Les menus ont été allégés, les gros cigares prohibés. Honneur à la province : chaque mois, le déjeuner du conseil exécutif, instance de décision, offre un menu régional. « Le dernier était normand, et on a bu du cidre », se régale Laurence. Enfin, on s’aère aussi les neurones en délaissant parfois le terrain ardu de l’Unedic ou du dialogue social. Ces soirs de fête, l’auditorium fait le plein. Avec, voici deux semaines par exemple, la projection du film d’Al Gore, « Une vérité qui dérange », suivi d’un débat « plutôt vif » entre Yann Arthus-Bertrand et les trois cent cinquante chefs d’entreprise présents.

Elle aime jouer du piano assise. Elle adore la musique, surtout le jazz et Chopin, la danse, Fred Astaire et le tango argentin. Photo : Sébastien Micke.
Pour cette spécialiste des sondages, la participation est « ce à quoi aspire la société »
Oui, le sexe dit faible est bien entré et même confortablement installé au Medef. Ce n’est pas encore la parité. Mais ce n’est plus le monopole. Sur les quarante-cinq membres du conseil exécutif, on compte désormais sept femmes. Parmi elles, Anne Lauvergeon, P.-d.g. d’Areva, surnommée « la reine du nucléaire » par les magazines américains. Ou Dominique Hériard-Dubreuil, patronne propriétaire à poigne de Rémy Cointreau. Plus fort, Laurence Parisot a remis les clefs de trois commissions sur les treize existantes – jusqu’ici elles étaient toutes dirigées par des hommes – à trois femmes de sa garde rapprochée. Des grosses têtes. Véronique Morali, directrice générale de Fimalac, inspecteur des Finances, préside celle sur le « dialogue économique ». Laurence Danon, Normale sup, Mines, agrégée de physique et présidente du Printemps, s’occupe des « nouvelles générations ». Enfin Marie-Christine Coisne, avocate aux barreaux de Paris et de New York, présidente de Sonepar, spécialiste de l’équipement électrique, dirige la commission sur la fiscalité. « C’est une révolution ; c’est comme si un gouvernement nommait une femme à Bercy, ce que l’on n’a encore jamais vu », s’amuse Laurence Parisot.
Comme la plupart ont des enfants et des maris à chouchouter, elles ne sont pas du style à s’éterniser dans des réunions nocturnes interminables. « On communique beaucoup par BlackBerry ou S.m.s. » Avec cette nouvelle équipe, comment la toujours présidente de l’Ifop – elle est bénévole au Medef – compte-t-elle faire « bouger les lignes » ? Grâce à sa méthode à elle. « J’ai introduit le fonctionnement participatif. Je m’attache à assouplir les hiérarchies. » N’allez surtout pas insinuer qu’elle copie Ségolène Royal et son idée de « démocratie participative ». Ça l’agace terriblement. « Je voudrais souligner que j’ai conçu beaucoup de choses avant Ségolène. Cette dimension participative, je n’en revendique peut-être pas la maternité mais j’ai été l’une des premières à l’expérimenter durant ma campagne électorale en faisant participer beaucoup de chefs d’entreprise de terrain à ma désignation. » Pour cette spécialiste des sondages, qui scrute en permanence les études d’opinion, la participation est tout simplement « ce à quoi aspire la société française ». Elle lui a même donné un nom, celui de « délibération sociale. Il faut qu’avec les syndicats nous apprenions à cheminer ensemble, à nous donner du temps pour entendre nos arguments respectifs. C’est vrai qu’il y a quelque chose de féminin dans cette sensibilité à la recherche du résultat ».
Cette priorité donnée à l’échange sur la décision unilatérale, elle l’a mise en musique pour l’élaboration du « Livre blanc » qui sera publié dans la troisième semaine de janvier, au moment de l’assemblée générale du Medef dont le thème sera précisément « Bouger les lignes ». Pour tenter d’accoucher quelques idées neuves, les treize présidents et présidentes de commissions se sont discrètement réunis une journée en juillet et une autre en septembre dans un salon du palace parisien le Crillon. Après ce « brainstorming créatif », selon elle, un questionnaire a été envoyé à toutes les fédérations professionnelles et tous les Medef territoriaux. Il est arrivé sur le bureau de 50 000 chefs d’entreprise dont beaucoup ont répondu. Après quoi, « une grande séance de conclusion de ce remue-méninges a eu lieu le 14 novembre, ici au Medef, avec 200 membres. On a décidé du ton et des lignes directrices ». Alors, quel sera le message du Livre ? Le Medef refuse de rejoindre le clan des « déclinologues ». Laurence Parisot explique : « On va chercher à mettre en avant les expériences réussies de notre pays. Car nous avons la capacité d’évoluer, nous avons les atouts pour être aussi les gagnants de la mondialisation. » Voilà pour le chapitre rose, mais il y a aussi du noir. « Notre pays est à un point d’inflexion. Nous pensons la même chose que ceux qui disent qu’il y a sept millions de pauvres en France. Si nous voulons éviter de basculer dans l’appauvrissement, il y a des réformes à faire et nous allons dire lesquelles. »
On se souvient que la nouvelle présidente, lors de la première assemblée générale en janvier, n’avait pas ménagé les dirigeants politiques, notamment Jacques Chirac en parlant « d’une France brouillée, illisible, croulant sous les lois ». La même est bien décidée à revenir à la charge.
« La croissance n’est pas la météo. Elle se construit avec les entreprises »
« La France se porterait mieux avec moins d’interventionnisme et d’étatisme. » Son credo : remettre l’individu au cœur du débat. Comment ? Grâce à un libéralisme qu’elle décrit « ni de gauche ni de droite. Il doit redonner à l’homme sa capacité de choisir – par exemple son temps de travail – et sa dignité ». Mme Medef n’est pas mandatée pour se prononcer en faveur de tel programme ou de tel candidat, même si, au passage, elle égratigne certaines formules, comme celle d’« ordre juste » signée Ségolène Royal, dans laquelle elle voit des relents de moralisme qu’elle ne comprend pas. Cette prétendue neutralité ne l’empêche pas de tenir des propos très critiques à l’égard du discours politique sur l’entreprise. « La croissance, dit-elle, n’est pas la météo, un jour beau, l’autre pluie. Elle se construit avec les entreprises qui créent la richesse. » Encore faut-il qu’elles évoluent dans deux dimensions qu’elle estime aujourd’hui oubliées par les politiques. D’abord celle de l’Europe. « La France ne réussira pas à rester dans le coup de la compétition mondiale si elle est seule. Les candidats devraient afficher leur priorité pour l’Europe. » Ensuite le monde. « Je rêve d’emmener tous les candidats à la présidentielle en voyage, quarante-huit heures à Shanghai et quarante-huit heures à Bangalore, pour qu’ils ouvrent les yeux. Ils prendraient conscience qu’une course de vitesse est engagée et que la France devrait bouger beaucoup plus vite qu’ils ne le disent. » A défaut, conclut cette grande amoureuse de formule 1 et des grosses motos : « Notre pays est en danger. »